jeudi 24 janvier 2008

Une nouvelle de Ernesto Che Guevara:



Le chiot assassiné

Etant donné les difficiles conditions de la Sierra Maestra, c'était un jour de bonheur. Par Agua Revés, une des vallées les plus hautes et touffues du bassin du Turquino, nous suivions patiemment la troupe de Sanchez Mosquera; cet assassin acharné laissait derrière lui une traînée de fermes brûlées, de désolation profonde à travers toute la région, mais son chemin l'amenait fatalement à monter vers l'un des deux ou trois points de la Sierra où devait se trouver Camilo. Ce pouvait être sur la route de la Nevada, ou celle que nous nommions route "du boiteux", aujourd'hui appelée "du mort".

Camilo était sorti à la hâte avec une douzaine d'hommes de son avant-garde, et ce faible nombre devait se répartir en trois endroits différents pour arrêter une colonne de plus de cent soldats. Ma mission était de prendre Sànchez Mosquera à revers et de l'encercler. Notre tâche fondamentale était l'encerclement, c'est pourquoi nous suivions avec beaucoup de patience et à distance le drame des chaumières qui brûlaient dans les incendies allumés par l'arrière-garde ennemie. Nous étions loin, mais nous entendions les cris des gardes. Nous ne savions pas combien ils étaient en tout. Notre colonne se déplaçait avec peine sur les pentes pendant que dans le fond de l'étroite vallée avançait l'ennemi.

Tout aurait été pour le mieux s'il n'y avait eu notre nouvelle mascotte: un petit chien de chasse de quelques semaines. Malgré les nombreuses injonctions que Félix lui avait adressées pour retourner à notre quartier général -une maison où restaient les cuisiniers-, le chiot suivait la colonne. Dans cette zone de la Sierra Maestra, avancer par les pentes s'avère extrêmement pénible faute de sentiers. Nous traversions une difficile pelùa, un endroit où les vieux arbres de la tumba -arbres morts- étaient recouverts par la végétation nouvelle, et le passage devenait terriblement laborieux. nous sautions parmi troncs et fourrés en essayant de ne pas perdre contact avec nos hôtes. La petite colonne marchait dans un silence de circonstance, sans même qu'une branche cassée ne vienne troubler le murmure habituel de la montagne; soudain, il fut brisé par les aboiements éplorés et angoissés du petit chien. Il était resté en arrière et aboyait désespérément, appelant ses maîtres pour qu'ils l'aident à franchir une passe difficile. Quelqu'un aida le petit animal et nous poursuivîmes. Mais alors que nous nous reposions dans le creux d'un ruisseau, un guetteur épiant les mouvements de la troupe ennemie, le chien se remit à lancer des hurlements hystériques. Maintenant il ne se contentait plus d'appeler, il avait peur d'être abandonné et aboyait désespérément.

Je me souviens de mon ordre tranchant: "Félix, ce chien ne doit pas pousser un hurlement de plus, tu vas t'en charger. Etrangle-le. Il n'est pas possible qu'il recommence à aboyer". Félix me regarda avec des yeux qui n'exprimaient rien. Au milieu de la troupe exténuée, comme marquant le centre du cercle, il y avait lui et le petit chien. Avec une infinie lenteur, il sortit une corde, la noua autour du cou du petit animal et commença à serrer. Les affectueux mouvements de la queue devinrent soudain convulsifs pour s'éteindre peu à peu, tandis qu'un gémissement très fin se frayait un passage par la gorge serrée. Je ne sais combien de temps s'écoula mais, à tous, il nous parut très long jusqu'à la fin. Le chiot, après un dernier soubresaut nerveux, cessa de se débattre. Il resta là, frêle, sa petite tête penchée sur les branchages de la montagne.

Nous poursuivîmes notre marche sans même commenter l'incident. La troupe de Sànchez Mosquera avait pris quelque avance et peu après on entendit des coups de feu. Rapidement nous dévalâmes la pente, cherchant parmi les difficultés du terrain le meilleur chemin pour rattraper leur arrière-garde; nous savions que Camilo était entré en action. la dernière maison avant la montée était encore assez loin. Nous progression avec beaucoup de précautions pensant à chaque instant rencontrer l'ennemi.

Le tir avait été nourri mais n'avait pas duré longtemps. Nous attendions tous tendus. La dernière maison était également abandonnée. Nulle trace de soldatesque. deux éclaireurs montèrent vers la route du "boiteux" et très vite revinrent avec la nouvelle: "là-haut, il y a une tombe. Nous l'avons ouverte et nous avons trouvé un 'casqué' enterré". Ils rapportaient aussi les papiers de la victime découverts dans les poches de sa chemise. Il y avait eu lutte et mort d'homme. Le mort appartenait aux leurs, mais nous ne savions rien de plus.

Epuisés, nous revînmes lentement. Deux reconnaissances révélèrent de nombreuses traces de pas de chaque côté de la route de Sierra Maestra mais rien d'autre. Le retour fut lent, cette fois par le chemin de la vallée.

Nous arrivâmes à la nuit tombée dans une maison vide elle aussi; c'était dans la hameau de Mar Verde. Là, nous pûmes nous reposer. Rapidement on prépara un porc et quelques yuccas, puis nous mangeâmes. quelqu'un fredonnait une chanson en s'accompagnant d"une guitare, car les habitants avaient abandonné les fermes dans la précipitation en laissant tout.

Je ne sais si l'on doit cela à la lassitude, à la nuit ou au romantisme de la chanson... Toujours est-il que Félix, qui mangeait par terre, laissa tomber un os. Un chien de la maison s'approcha doucement et s'en empara. Félix posa la main sur sa tête, le chien le regarda, Félix le regarda à son tour et nous échangeâmes quelque chose comme un regard coupable. Nous restâmes tout à coup silencieux. Une imperceptible émotion nous traversa. Parmi nous, avec son doux regard espiègle où pointait le reproche, nous observant à travers l'autre chien, se tenait le chiot assassiné.

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